Introduction
Longtemps périphérique dans l'imaginaire collectif, le Groenland est en train de devenir l'un des territoires les plus convoités de la planète. Entre ambitions minières, rivalités militaires et routes maritimes nouvellement accessibles, cet immense territoire arctique cristallise désormais les tensions entre grandes puissances. Les pressions de l'administration Trump pour « s'emparer » du Groenland, au nom de la sécurité et des intérêts américains, illustrent une lutte d'influence où se mêlent enjeux économiques, géopolitiques, climatiques et héritage colonial. Comprendre pourquoi tout le monde veut le Groenland, et ce que cela signifie pour ses habitants comme pour l'équilibre mondial, est essentiel à l'heure où les limites planétaires sont largement dépassées.
Le Groenland, territoire clé du XXIe siècle
Un géant glacé au croisement des continents
Avec environ 2,1 millions de kilomètres carrés, le Groenland est quatre fois plus vaste que la France métropolitaine, mais ne compte qu'un peu plus de 56 000 habitants. Politiquement rattaché au Royaume du Danemark, il appartient à la sphère européenne, tout en étant géographiquement ancré en Amérique du Nord, entre États-Unis, Canada et Russie. Cette position singulière en fait un pivot stratégique entre l'Atlantique Nord et l'Arctique, à la jonction de plusieurs espaces militaires, économiques et maritimes.
Le changement climatique comme accélérateur géopolitique
L'Arctique se réchauffe environ quatre fois plus vite que la moyenne mondiale, entraînant un recul accéléré de la banquise et des glaciers. Des étés quasiment sans glace en Arctique pourraient intervenir dès le début des années 2030, ouvrant de nouvelles routes maritimes et facilitant l'accès à certaines ressources. Ce basculement physique redessine la carte des intérêts stratégiques : ce qui était hier un espace marginal devient un théâtre central de compétition entre puissances.
Ressources minières : entre fantasmes et réalités
Un « eldorado » minéral très relayé médiatiquement
Le Groenland est régulièrement présenté comme un « eldorado » de critiques minérales, en particulier pour les terres rares et certains métaux indispensables à la transition énergétique et numérique. Une étude du service géologique du Danemark et du Groenland (GEUS) évoque sept gisements majeurs et des dizaines de millions de tonnes de terres rares, parfois associées à d'autres métaux comme le lithium, le niobium ou le tantale. Ces chiffres nourrissent l'idée d'un trésor stratégique, susceptible de réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine, aujourd'hui largement dominante sur ces chaînes de valeur.
Ressources, réserves et production : trois notions distinctes
Les estimations très différentes entre les organismes – de plusieurs dizaines de millions de tonnes pour le GEUS à environ 1,5 million de tonnes pour l'USGS – rappellent qu'il faut distinguer ce qui relève du potentiel géologique et ce qui est réellement exploitable. Une ressource ne devient réserve que lorsqu'elle peut être extraite de manière techniquement et économiquement viable, ce qui suppose des prix suffisamment élevés, des conditions d'exploitation acceptables et des infrastructures adaptées. Dans le cas du Groenland, l'essentiel du discours porte sur des potentiels encore très théoriques, plus que sur des projets miniers mûrit réellement.
Des contraintes logistiques massives
Le territoire groenlandais est extrêmement difficile à aménager : il n'existe quasiment pas de routes entre les villes et villages, et les déplacements se font par bateau, avion ou hélicoptère, souvent tributaires d'une météo très instable. Pour développer l'exploitation minière à grande échelle, il devrait construire des ports, des routes, des centrales électriques, des usines de traitement et des logements pour les travailleurs, avec des investissements colossaux à la clé. Dans ce contexte, de nombreuses grandes entreprises minières privilégient encore des régions déjà équipées et mieux connues, en Amérique latine, en Afrique ou en Australie.
Hydrocarbures : un potentiel théorique, un moratoire politique
Les estimations du service géologique américain évoquent plusieurs dizaines de milliards de barils équivalent pétrole en ressources potentielles autour du Groenland, en pétrole, gaz et gaz naturel liquéfié. Mais en 2021, les autorités groenlandaises ont décidé d'interdire la prospection pétrolière pour des raisons climatiques, marquant une volonté forte de ne pas lier l'avenir du pays à un modèle fossile. Une éventuelle remise en cause de ce moratoire, par pression extérieure ou changement politique, serait au cœur de tensions entre impératifs climatiques, intérêts économiques et souveraineté locale.
Une rue minière encore hypothétique
Une activité minière pour l'instant limitée
Malgré la rhétorique de « rue vers les ressources », seules quelques mines sont effectivement en activité au Groenland aujourd'hui, dont une mine d'or et un site d'extraction d'anorthosite. Le paysage industriel reste donc modeste au regard des fantasmes de richesse associés à l'île, et la plupart des projets restent au stade d'étude ou de spéculation. Le contraste entre l'imaginaire d'abondance et la réalité industrielle souligne le rôle des anticipations et des narratifs géopolitiques dans la mise à l'agenda du Groenland.
Réchauffement, fonte des glaces et accès aux gisements
La fonte de la calotte glaciaire et le recul de la glace de mer pourraient, à terme, faciliter l'accès à certaines zones aujourd'hui inaccessibles, mais cette transformation se joue sur des décennies, voire davantage. Les services géologiques restent prudents : le potentiel minéral ne devrait pas connaître de bouleversement brutal à court terme, même si l'accessibilité logistique pourrait progressivement s'améliorer. Cette temporalité longue contraste avec la vision opportuniste consistant à vouloir contrôler dès maintenant le territoire pour sécuriser les avantages futurs.
Des investissements disproportionnés au regard du PIB
Le PIB du Groenland est de l'ordre de quelques milliards de dollars, alors que le développement d'un véritable secteur minier nécessiterait des investissements multiples de ce montant. Dans un marché des matières premières critiques particulièrement volatil, un retournement brutal des prix pourrait fragiliser toute l'économie du pays, amplifiant le risque de dépendance et de déséquilibres financiers. Cette vulnérabilité nourrit les inquiétudes locales quant aux bénéfices réels des projets miniers par rapport aux risques environnementaux, sociaux et économiques.
Accords internationaux et appétits croisés
Plusieurs acteurs tentent déjà de se positionner : l'Union européenne a signé un accord avec le Groenland pour sécuriser l'accès à certaines matières premières critiques nécessaires à la transition écologique et industrielle. Des investisseurs chinois ont cherché à s'implanter, avec un succès limité jusqu'à présent, alors même que la méfiance vis-à-vis des influences extérieures reste forte. Le Groenland se retrouve ainsi au cœur d'un jeu d'équilibre entre intérêts européens, américains et asiatiques, avec un rapport de forces très défavorable compte tenu de sa faible population.
Souveraineté, démocratie et risques d'ingérence
Un petit peuple face aux grandes puissances
Avec moins d'habitants qu'une ville moyenne européenne, la société groenlandaise est particulièrement exposée aux stratégies d'influence ciblées. Le système politique, où certains élus peuvent obtenir un siège avec quelques centaines de voix, ouvre la possibilité de pressions directes sur des acteurs clés. Des révélations médiatiques ont déjà mis en lumière des tentatives de construction de réseaux pro-Trump au Groenland, notamment via des financements et des opérations de communication politique.
Une population méfiante vis-à-vis de l'exploitation minière
L'histoire de la mine de cryolite, exploitée pendant près d'un siècle, a laissé une empreinte profonde : les bénéfices tirés par le Danemark, évalués à plusieurs dizaines de milliards d'euros, contrastent fortement avec la perception locale des retombées. De nombreux Groenlandais craignent la répétition de schémas où les richesses du sous-sol profitent surtout à d'autres, tandis que les risques environnementaux et sociaux restent sur place. Chaque nouveau projet minier est ainsi examiné à l'aune de cette mémoire de spoliation et d'asymétrie de pouvoir.
Une jeunesse marquée par l'histoire coloniale et engagée écologiquement
La jeunesse groenlandaise affiche une conscience écologique forte, nourrie à la fois par l'expérience directe des effets du changement climatique et par l'héritage des violences coloniales. L'affaire des stérilisations forcées de jeunes Groenlandaises dans les années 1960-1970, sans consentement, illustre la profondeur des traumatismes et alimente une vigilance accrue vis-à-vis des interventions extérieures. Cette sensibilité a notamment pesé dans la décision d'instaurer un moratoire sur l'exploration et l'exploitation de l'uranium, qui a entraîné l'abandon d'un projet minier majeur à Kvanefjeld.
Pressions juridiques et chantage financier
Le moratoire a conduit certaines entreprises à attaquer le gouvernement groenlandais devant des instances d'arbitrage international, en réclamant des compensations atteignant plusieurs fois le PIB annuel du pays. Une condamnation de cette ampleur placerait le Groenland dans une situation de dépendance, ouvrant la voie à l’extrême des scénarios où une puissance étrangère pourrait se présenter comme « sauveur » en échange de concessions politiques ou territoriales. Cette perspective alimente la crainte que les outils juridiques conçus pour protéger les investissements servent en réalité de levier pour fragiliser la souveraineté d'États ou de territoires vulnérables.
Le Groenland au cœur des rivalités géopolitiques
Un enjeu stratégique ancien
Le caractère stratégique du Groenland ne date pas d'hier : déjà utilisé comme base par les Vikings, puis point d'appui pour la pêche et la navigation dans l'Atlantique Nord, il a régulièrement fait l'objet d'appétits stratégiques. Les États-Unis avaient déjà proposé au Danemark d'acheter le Groenland au XIXe siècle, puis après la Seconde Guerre mondiale, sans succès. La présence de bases militaires américaines, notamment pour la surveillance et la défense antimissile, s'inscrit dans cette continuité stratégique.
Russie, Chine, États-Unis : des intérêts convergents et concurrents
La Russie a renforcé sa présence militaire en Arctique depuis le début des années 2000, en modernisant des bases, en développant des moyens de surveillance et en investissant massivement dans l'exploitation d'hydrocarbures de la région. La Chine, de son côté, promet la « Route de la Soie polaire » et cherche à se positionner sur les nouvelles routes maritimes et certains projets d'infrastructures et de ressources. Face à ces dynamiques, les États-Unis mettent en avant un discours de protection du Groenland, tout en cherchant à consolider leur propre contrôle stratégique sur la région.
Une menace sécuritaire à relativiser
Plusieurs spécialistes soulignent que, sur le plan strictement militaire, les accords existants entre le Danemark, le Groenland, les États-Unis et l'OTAN offrent déjà aux Américains une marge de manœuvre très large pour renforcer leur présence sans annexer le territoire. Les arguments de menace immédiate liée à la Chine ou à la Russie servent donc surtout à justifier une posture de fermeté et à légitimer un projet politique plus large de remise en cause du multilatéralisme. L'idée d'une annexion du Groenland relève moins d'une nécessité sécuritaire que d'une vision impériale assumée, où prime la loi du plus fort et la logique de transaction bilatérale.
Écologie décoloniale et critique du « capitalisme du désastre »
Un vieux récit colonial remis au goût du jour
Le vocabulaire d'« eldorado » appliqué au Groenland fait écho aux récits coloniaux qui justifiaient l'appropriation de territoires au nom de la mise en valeur de richesses prétendument inexploitées. Ce fantasme d'un Nord rempli de ressources à conquérir, alors même qu'elles sont souvent enfouies sous des centaines de mètres de glace ou difficiles à atteindre, occulte les coûts humains, écologiques et culturels de cette exploitation. Il participe d'une vision où les terres arctiques sont perçues comme des « espaces vides » disponibles, plutôt que comme des territoires habités, porteurs d'histoires et de droits.
Exploiter les conséquences du dérèglement climatique.
La volonté de tirer profit des nouvelles routes maritimes ou des gisements rendus plus accessibles par la fonte des glaces illustre ce que Naomi Klein décrit comme un « capitalisme du désastre ». Les mêmes dynamiques économiques qui contribuent au dérèglement climatique cherchent à monétiser ses effets, quittent à aggraver encore la situation. Dans cette logique, le Groenland devient un laboratoire d'une économie qui tente de transformer en opportunités les symptômes même de la crise écologique globale.
Vers une écologie décoloniale
Face à ces dynamiques, l'écologie décoloniale propose de remplacer la souveraineté des peuples, la justice historique et la protection des écosystèmes au centre des décisions. Cela implique de reconnaître la responsabilité disproportionnée des pays riches dans la crise climatique, de remettre en cause les logiques d'extraction à tout prix et de soutenir les revendications des peuples autochtones sur leurs territoires. Au Groenland, cela se traduit par des résistances locales à l'accélération de l'extraction et par une demande de modèles de développement qui ne reproduisent pas les schémas coloniaux passés.
Conclusion
Si tout le monde semble vouloir le Groenland, c'est parce que ce territoire concentre plusieurs lignes de fracture du XXIe siècle : limites planétaires, compétition pour les ressources, rivalités militaires et héritage colonial. Derrière le récit d'un « eldorado » arctique se dessinent des risques majeurs pour la souveraineté d'un petit peuple, pour la stabilité géopolitique et pour un climat déjà sous pression. Sortir de cette impasse suppose de rétablir la justice écologique et la démocratie au cœur des choix, de résister aux mirages d'une croissance tirée par l'extraction et de considérer le Groenland comme un partenaire souverain, non comme un simple gisement à exploiteur.
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