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Construire un portefeuille aligné sur les accords de Paris

Switche | Mise à Jour le 05/05/2026 | 6 minutes de lecture

Switche

Expert en investissement responsable

Construire un portefeuille aligné sur les accords de Paris

Introduction

 

L'accord de Paris de 2015 fixe un objectif clair : limiter le réchauffement climatique à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels. Onze ans plus tard, la finance commence à intégrer cette contrainte dans ses outils d'analyse. Des plateformes comme Switche affichent une « température induite » sur les portefeuilles. Mais que signifie exactement ce chiffre ? Et surtout, comment construire concrètement un portefeuille qui respecte cette contrainte ?  

 

Cet article répond à ces questions avec rigueur, données à l'appui, sans se limiter à la rhétorique commerciale de l'investissement responsable. Pour comprendre au préalable les critères ESG sur lesquels repose cette approche, notre article Critères ESG : redéfinir la performance des entreprises dans un monde en mutation pose le cadre analytique. 

 

 

 

Qu'est-ce qu'un portefeuille « aligné » sur les accords de Paris ? 

 

La notion de température induite 

 

La température induite d'un portefeuille - aussi appelée Implied Temperature Rise (ITR) ou Warming Potential - est une métrique forward-looking : elle projette le réchauffement global qui résulterait si l'ensemble de l'économie mondiale émettait des gaz à effet de serre au même rythme que les entreprises détenues en portefeuille. 

 

Concrètement : si votre portefeuille affiche une température induite de 2,8°C, cela signifie que les entreprises qui le composent, prises collectivement, sont sur une trajectoire d'émissions compatible avec un réchauffement de 2,8°C. L'objectif est d'atteindre 1,5°C, ou au moins 2°C dans le cadre de l'accord de Paris. 

 

Cette métrique est produite par plusieurs acteurs : MSCI Climate, S&P Trucost, et ISS ESG, sur la base des données d'émissions déclarées par les entreprises (scopes 1, 2 et 3) et de leurs trajectoires de réduction. 

 

 

 

Les limites de la métrique 

 

La température induite repose sur des modèles, pas sur des faits mesurés. Elle souffre de plusieurs biais importants que tout investisseur rigoureux doit connaître. 

 

Le premier est la qualité des données : les émissions de scope 3 (chaîne de valeur amont et aval) ne sont déclarées que par une minorité d'entreprises et font l'objet d'estimations très variables selon les fournisseurs de données. La réforme CSRD, que nous analysons dans notre article SFDR : la fin des Articles 8 et 9 tels que vous les connaissiez, vise précisément à améliorer cette qualité déclarative. 

 

Le second biais est la dépendance sectorielle : certains secteurs (acier, ciment, aviation) ont des trajectoires de décarbonation intrinsèquement plus longues, ce qui fait mécaniquement monter la température d'un portefeuille diversifié même si ces entreprises sont parmi les meilleures de leur secteur. 

 

 

 

La méthode concrète pour construire un portefeuille aligné 1,5°C 

 

Étape 1 : partir d'un benchmark climatique, pas d'un indice classique 

 

Un portefeuille aligné sur les accords de Paris ne se construit pas en partant du CAC 40 ou du MSCI World et en retirant quelques entreprises polluantes. Il faut partir d'un benchmark climatique conçu pour cela. 

 

Les principales références sont : 

 

  • Le Paris-Aligned Benchmark (PAB) défini par la Commission européenne : il impose une décarbonation initiale de 50 % par rapport à l'indice parent, puis une réduction de 7 % des émissions par an.
  •  Le Climate Transition Benchmark (CTB) : exigences moins strictes (30 % de décarbonation initiale), mais trajectoire de réduction identique. 

 

Ces benchmarks sont régis par le règlement délégué (UE) 2020/1818 de la Commission européenne, qui définit précisément les critères d'inclusion et d'exclusion. 

 

 

 

Étape 2 : appliquer les exclusions sectorielles obligatoires 

 

Les PAB et CTB imposent des exclusions sectorielles strictes, non négociables. Sont exclues les entreprises : 

 

  • dont plus de 1 % du chiffre d'affaires provient de l'extraction de charbon thermique
  • dont plus de 10 % du chiffre d'affaires provient de l'extraction de pétrole
  • dont plus de 50 % du chiffre d'affaires provient de la production d'énergie à partir de combustibles fossiles solides 

 

Ces seuils sont précis et vérifiables. Contrairement aux approches best-in-class qui maintiennent des pétroliers « moins mauvais » en portefeuille, l'alignement Paris impose des coupures nettes sur les secteurs incompatibles avec la transition. 

 

 

 

Étape 3 : évaluer l'allocation sectorielle et les trajectoires 

 

Une fois les exclusions appliquées, l'alignement se construit sur l'allocation sectorielle et les trajectoires de décarbonation des entreprises retenues. L'outil de référence est le Science Based Targets initiative (SBTi), qui certifie les objectifs climatiques des entreprises comme compatibles avec les scénarios 1,5°C ou bien en-deçà de 2°C. 

 

En pratique : une entreprise dont les objectifs de réduction d'émissions sont validés par le SBTi apporte une contribution positive à l'alignement du portefeuille. Une entreprise sans objectifs déclarés constitue un risque climatique non géré. 

 

 

 

Étape 4 : surveiller la température induite et la mettre à jour 

 

L'alignement climatique n'est pas un état figé. Les émissions des entreprises évoluent, les modèles sont mis à jour, les trajectoires changent. Un portefeuille réellement aligné nécessite un suivi régulier, ce que font les plateformes de gestion responsable en affichant la température induite en temps réel. 

 

 

 

Ce que les données disent sur les portefeuilles français actuels 

 

Selon MSCI Climate, le portefeuille action moyen des investisseurs particuliers européens affiche aujourd'hui une température induite comprise entre 2,5°C et 3°C. L'écart avec l'objectif 1,5°C est donc significatif, mais il est réductible.

Les portefeuilles labellisés Article 9 SFDR, les plus stricts en matière climatique, affichent des températures induites entre 1,7°C et 2,2°C selon les fonds. Aucun fonds grand public ne garantit encore un alignement parfait 1,5°C sur l'ensemble de son portefeuille, notamment en raison des lacunes de données sur le scope 3. 

 

 

 

Ce que vous devez retenir 

 

Construire un portefeuille aligné sur les accords de Paris est un exercice de précision, pas de marketing. Il repose sur trois piliers : des exclusions sectorielles non négociables, une allocation construite autour de benchmarks climatiques réglementés, et un suivi dynamique des températures induites. 

 

La bonne nouvelle : ces outils existent, sont accessibles et de plus en plus intégrés dans les plateformes d'épargne responsable. La mauvaise : les données restent imparfaites, notamment sur le scope 3, et le risque de se voir afficher une température « conforme » qui ne reflète pas la réalité de l'impact reste présent. La vigilance sur la méthodologie reste indispensable. 

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